
Présence à soi, à Dieu et aux autres
Dans le domaine de la spiritualité, nous percevons habituellement le retour sur soi ou l'attention à soi d'une manière plutôt suspecte, risquant de nous entraîner vers un certain nombrilisme ou un égocentrisme malsain. Loin de l'individualisme à outrance qui assaille présentement notre société, nous verrons par quelques explications simples et surtout par une pratique régulière, que la présence à soi ne consiste pas à s'enfermer en soi, mais plutôt à s'ouvrir à notre plénitude d'être, ainsi qu'à porter un regard neuf sur le monde qui nous entoure. Ouvert à la réalité de nos forces et de nos faiblesses, reconnaissant objectivement ces mêmes capacités et incapacités chez les autres, nous pourrons à chaque instant accueillir la nouveauté de tout être dans l'éternel présent de Dieu. Chez moi, cette expérience a conduit à un profond par tage avec des gens en quête de sens.
Dans cet article, je tenterai de transmettre de façon claire et concise la pratique de la présence à soi telle que je la conçois et l'expérimente au quotidien et lors de l'enseignement que je fais dans des groupes ou en rencontres individuelles.
Présence à soi
Je m'attarderai ici surtout sur la présence à soi d'une façon pratique, exercice essentiel sans lequel l'édifice d'une saine spiritualité risque de s'écrouler faute de fondations solides.
Comme le disait le maître bouddhiste renommé Thich Nath Hanh lors d'une conférence, si quelqu'un veut apprendre à nager et se met en tête de lire tous les manuels disponibles expliquant les différentes étapes de la nage, cette personne deviendra très connaissante, elle pourra même, à son tour écrire des livres sur la nage, devenir une autorité en la matière, être reconnue comme un grand érudit et spécialiste de la nage. Mais si cette personne lors d'un naufrage se retrouve à l'eau, elle sera dépourvue, car son savoir réside uniquement au niveau de l'intellect, aucune mise en pratique concrète n'ayant été faite. Une connaissance demeurant au seul niveau intellectuel, peut devenir un grand obstacle et même un danger pour soi et notre entourage. Nous risquons de devenir l'aveugle qui essaie de conduire les autres. Seule la pratique nous apporte la sagesse et l'expérience pouvant être transmises et partagées au profit de tous. Pour ce faire, nous devons débuter par la connaissance de soi, connaissance absolument nécessaire si nous désirons de réels progrès vers l'approfondissement de notre relation et de notre abandon à Dieu. Cette connaissance/sagesse nous permettra de savoir à « qui » nous avons vraiment affaire.
« Que puis-je vraiment abandonner qui ne m'appartienne en totalité?» Je ne m'appartiens pas vraiment tant que je ne me connais pas, tant que je suis régis par les pressions et conditionnements présents et passés de mon entourage (père, mère, femme, enfants, frères et soeurs) ainsi que par mes attachements et désirs personnels que je crois être « ma propre vie ».
Le problème étant de confondre ceux-ci avec mon être réel, qui est au-delà de tout attachement et désir conditionné, c'est-à-dire ma nature profonde d'enfant de lumière, qui accepte la folie de l'amour de Dieu pour tous, amour gratuit et sans limites qui ne demande que notre abandon confiant.
Je me permets ici de citer Jésus qui illustre à la perfection la voie de la connaissance de soi par l'abandon des conditionnements passés et présents : l'abandon du vieil homme. Non pas de manière irréfléchie ou irresponsable, mais comme Jésus, en portant courageusement la croix de la discipline et l'abandon quotidien à la grâce bienfaisante et sanctifiante de Dieu.
Saint Luc 14 :26-33 ;« Si quelqu'un vient moi sans me préférer a son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix, et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple. De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple ».
Passant par la présence à soi et aux autres, l'abandon confiant et amoureux à Dieu tient une place fondamentale dans mon enseignement. Afin d'illustrer mon propos et de vous amener à une certaine réflexion au sujet de l'abandon confiant, je vous propose maintenant un défi permettant de mettre à contribution l'intellect, outil on ne peut plus précieux chez l'être humain. Je vous suggère de vous remémorer un événement passé important de votre vie. Il serait même intéressant de choisir un événement fâcheux ou désagréable. Observez mentalement cette situation le plus objectivement possible, et toujours avec cette même objectivité voyez clairement les fruits ou le résultat de cette situation dans votre vie présente. Si vous êtes arrivés à un certain détachement par rapport à cette situation ou si le déploiement de cette situation est terminé, je suis tout à fait convaincu que vous réalisez les bienfaits de la tournure des événements. Vous vous exclamez probablement: « Une chance que cela est arrivé! Imaginez l'embarras dans lequel je me serais mis! Les problèmes que tout cela m'aurait causé! »
Vous pouvez passer en revue toutes les situations passées de votre vie de la même façon, et vous arriverez invariablement à la même conclusion. Ayant la preuve personnelle que tout concorde à mon bien, je dirais même que tout me sert, pourquoi m'affliger de ce qui m'arrive présentement et angoisser par rapport à l'avenir? Ne serait-il pas plus logique, voire plus simple et surtout plus agréable, de m'abandonner en toute confiance entre les mains de Dieu, de réaliser la grandeur de son amour pour moi, de son indéfectible présence à mes côtés et par amour, m'offrir tout entier à son service par ma présence au monde?
Pratique
Dans le but d'accéder à une compréhension réelle de la Présence à soi telle que je la partage lors de rencontres de groupes, j'utiliserai pour la suite un discours plutôt oral.
Comme base de notre pratique nous utiliserons toujours le souffle, symbole par excellence de l'intimité, de la constante création et de l'interdépendance de toute chose. Déjà de reconnaître le souffle présent en nous est un événement en soi; la découverte d'une perle bien enfouie dans le champ de notre conscience.
Prenant une position assise confortable. Sans appui, gardez le dos droit sans rigidité. Afin d'étirer la nuque, rentrez légèrement le menton. Gardez les épaules détendues, les mains en appui sur les genoux ou les cuisses, paumes tournées vers le ciel en signe d'ouverture ou vers le bas en signe d'intériorité. Une autre façon consiste à mettre la main droite sur la gauche, paumes vers le haut, et de les déposer, toujours le plus détendu possible, dans le giron. Si vous êtes assis sur une chaise, gardez les pieds soit à plat sur le sol ou croisés. Le but de l'exercice étant la présence à soi et l'enracinement dans la réalité de l'instant présent, je vous suggère de garder les yeux entrouverts. Pour la plupart des gens, le fait de garder les yeux fermés les « déconnecte » de la réalité, l'espace derrière les yeux clos fournissant un écran de projection pour les innombrables pensées, préoccupations et fantasmes habitant sans cesse notre esprit.
Le but de la présence soi n'est pas de s'évader ou de nier ces pensées, préoccupations et fantasmes présents dans notre esprit, mais bien au contraire de les reconnaître pour ce qu'ils sont, créations mentales changeantes et trompeuses, et de courageusement faire face à la réalité.
Ces quelques instructions de base données, commençons sans tarder notre pratique.
Après avoir choisi un endroit calme, bien aéré, avec un éclairage doux, et après avoir adopté une position confortable telle que décrite ci-haut, formulez une intention claire, par exemple vous vous dites : «Pendant tout le temps de ma méditation (choisir un temps précis que vous respecterez) je reviendrai sans relâche avec douceur, sans condamnation et sans me juger à mon intention initiale » (attention aux sensati
ons ou au souffle). En guise d'introduction utilisez un court texte, prière ou autre qui vous inspire afin de donner un élan, une direction à votre méditation.
Ensuite, passez en revue chaque partie de votre corps en prenant conscience, à l'inspiration, des sensations associées à cette partie, pour ensuite détendre cette même partie à l'expiration. Vous pouvez suivre cette séquence: sommet de la tête, arrière de la tête, front, tempes, mâchoires et joues, menton, lèvre inférieure, lèvre supérieure, narines, paupières, sourcils, gorge, côtés du cou, nuque, trapèzes, épaules, bras, mains, haut du dos, milieu du dos, bas du dos, cage thoracique, abdomen, bas-ventre, bassin, cuisses, genoux, mollets, pieds. Selon le temps dont vous disposez, vous pouvez continuer l'exercice en sens inverse des pieds à la tête de façon continue.
L'objectif de cet exercice n'est pas de faire table rase de tout contenu de l'esprit afin de se tenir dans un vague « vide », mais plutôt de laisser place à l'action de l'Esprit en nous et de voir que cet espace silencieux est plein du Tout de Dieu. Cette méthode connue, bien que très simple, demeure néanmoins une des meilleure introduction à la présence à soi. Trop longtemps nous nous sommes éloignés de nous-même, de notre corps qui est partie intégrante du tout de notre être. Saint Augustin nous disait sagement: « Celui qui n'est pas spirituel jusque dans sa chair devient charnel jusque dans son esprit » et saint François d'Assise de nous rappeler la juste place du corps (qu'il appelait affectueusement frère âne !), c'est-à-dire un corps au service de l'esprit, sans pour autant le mépriser. Le corps n'est-il pas le temple de l'Esprit nous dit Saint Paul ? Alors portons un soins approprié à la demeure du Très-Haut : exercices réguliers, respirations complètes, alimentation saine et modérée, pratique de la présence (méditation, prière, service).
Il est important de noter que peu importe la méthode proposée, celle-ci ne doit jamais être érigée en absolu : le radeau sert à traverser la rivière. Rendu sur l'autre rive, il est inutile de transporter le radeau sur son dos. La méthode reste néanmoins un outil essentiel et nécessaire dans la majorité des cas, du moins pour un certain temps. Éventuellement, le calme permettant une connaissance de soi ainsi qu'un espace où l'Esprit peut agir plus librement, l'abandon total de soi à Dieu prendra préséance sur la méthode et se fera tout naturellement, sans effort.
Dans cet espace d'abandon, espace illimité pour accueillir tout ce qui nous est offert, nous sommes à même de découvrir notre propre potentiel de présence à Dieu et par conséquent aux autres. L'effort n'a plus sa place puisque tout est là, simplement, pleinement là. Vient la plénitude intérieure, besoin fondamental de l'être humain parfois malhabile dans sa quête d'absolu.
Il va sans dire que la Présence à Dieu et aux autres mériterait un développement plus approfondi mais, selon mon expérience, la Présence à soi demeure la porte d'entrée royale vers l'expérience d'une saine et réelle spiritualité. Porte qui, au-delà de toute espérance, nous conduit invariablement vers Dieu et notre prochain pour culminer en une simple et ineffable Présence.
Présence
Présent à moi-même,
Je prends conscience de ma force
Et reconnais ma faiblesse.
Tenant l'amarre du corps
Et les ailes de l'esprit,
Les pensées s'écoulent et s'épuisent
Ne laissant que l'éternel présent.
Présent à Dieu,
Je contemple son immensité
Et accueille son infinie bonté.
Nous unissant en un unique amour,
De l'un et l'autre nous sommes le bien-aimé.
Présent aux autres,
Je célèbre la joie du partage
Et reconnais leur unique beauté.
M'offrant sincèrement et humblement,
Sans but ni esprit de profit,
Mon action n'est que témoignage
À l'Éternelle Présence.
Shankara
(Stephane Vaillancourt)




